Entrée précipitée

Région Arica y Parinacota, Chili

IMG_5705Au sommet du col, à la frontière boliviano-chilienne, je me prends en cliché rapidement. Une pluie froide s’est abattue pour une bonne partie de la montée, et une autre averse me menace au loin. Je dois descendre une dizaine de kilomètres avant d’arriver à la douane, la moitié de la distance en dépassant une file de camions boliviens en attente pour passer les contrôles douaniers stricts des Chiliens (pour au environ 12 heures, de ce qu’on m’a dit plus tard).

Édifices modernes, signalisations me disant où je dois aller, je fais tamponner mon passeport. Quand je dis au douanier que je prends la petite route de terre qui suit la frontière bolivienne et qui commence au poste frontalier, je mérite un regard hybride de « Ça se fait vraiment en vélo ? / Il ne peut pas prendre la route asphaltée qui descend sur la côte pour faire simple ? / Maudit fou en bicycle ! / Ça l’air quand même le fun ce qu’il fait. » Son collègue assis à un bureau derrière lève la tête et me dit que deux Slovaques (que j’avais rencontré à la casa de ciclista à La Paz) ont passé plus tôt dans l’après-midi. Ils ont demandé si j’étais déjà passé (ils sont partis un jour plus tard, mais prenaient un bus pour sauter un segment et m’ont donc dépassé) et si j’arrivais aujourd’hui, de me dire qu’ils termineront la journée aux sources thermales. Sources thermales ? Mon esprit se réveille en pensant au bonheur de terminer cette froide journée dans un bain chaud à l’odeur de soufre. On m’explique que c’est sur la route que je prends, « vraiment pas loin »… « une demi-heure en vélo »… « bah, peut-être une heure ». Le soleil est presque couché, mais peu importe, j’y vais.

Je ne peux cependant pas m’envoler immédiatement, devant passer tous mes sacs sur un convoyeur pour détecter la nourriture fraîche (fruits, légumes, viandes). Le Chili a su se protéger des maladies agricoles qui touchent le reste de l’Amérique du Sud, aidé par la cordillère des Andes. Le sujet est très sérieux à la frontière et je m’étais déjà préparé psychologiquement à passer les prochains jours sur mes réserves de pâtes, riz, thon et sauce tomate, car la route que je prendrai ne sera pas très peuplée ni desservie en commerces.

Trucks lineMes premiers coups de pédale sur cette petite route de terre m’initient au pire. La pluie a transformé la route en un mélange de sable et petites roches. Je m’enlise. Il ne pleut plus… mais il neige. Le soleil tombe rapidement. Je devrai profiter de la demi-heure de grâce avant l’obscurité, et au pire j’utiliserai ma lampe frontale pour terminer. Mieux vaut arriver tard et camper près d’une source chaude que de camper au milieu de… de pas grand-chose avec des arbustes, du vent et du froid.

J’entends un crac. Un rayon qui casse. Je le réparerai en arrivant. Au diable la fatigue. J’ignore les 100 kilomètres que j’ai déjà dans le corps aujourd’hui. Ça devrait être tout près qu’on m’a dit. Un bâtiment là-bas. Je vais voir de plus près, mais il ne s’agit que d’une vieille ferme abandonnée. Je dois pousser mon vélo souvent, car je ne veux pas trop faire de dommage à ma roue avec mon rayon cassé. Je m’approche, ça ne devrait pas être loin. Je me mets même à sentir l’odeur de soufre.

Malgré presque qu’un an en demi en vélo, je me fais encore avoir souvent. Je ne peux contrôler l’extase quand on me dit « c’est ici tout près », même si je sais, je sais très bien même que « allí no más, cerquita, ici pas plus, tout proche » veut généralement dire « je ne sais pas trop, mais je ne te découragerai pas ». En plus, ça monte. Je me résigne à installer ma tente sur le bord du chemin, et je réparerai mon rayon à la lumière du jour.

Mais voilà que ce n’était pas un rayon le problème, mais mon moyeu qui a cassé où les rayons s’y agrippent, pour une deuxième fois, pareil comme au sud du Mexique. Je n’ai d’autres choix que de retourner au poste frontalier et me trouver un transport pour Arica, sur la côte, trouver une autre pièce et refaire la roue. Une journée qui a coûté cher. Le lendemain, je reprends un bus pour revenir au poste frontalier, sans cacher avoir réfléchi longuement à l’option de continuer sur la côte. Mais l’idée de rouler de longues lignes droites dans un climat aride (et chaud) ne m’a pas convaincu. Au moins, grâce à cette mésaventure, j’ai pu me faire une réserve de nourriture un peu plus variée, avec des avocats, des tomates, des bananes et du pain pour les trois premiers jours. Mon vélo et moi n’étions pas prêts, il faut croire, et heureusement le problème est survenu dans les premiers kilomètres de la route. Un message de ma bécane, pour me dire de ne pas aller trop vite, de ne pas trop lui en demander.

Oui oui, mon vélo m’envoie des messages. À d’autres moments, quand je m’arrête pour un bon moment pour me reposer quelques jours, j’ai droit à une petite crise de jalousie. « Tu m’as ignoré pendant tout ce temps-là ? Ben quin toé ». Une crevaison, un rayon que casse, une chaîne qui débarque. Quelque chose de petit, juste pour me rappeler que je suis dépendant de ma structure d’acier.

Je reviens donc sur la route en après-midi, un peu mieux préparé, mes pneus inversés (pour plus de traction) et aussi mieux reposé. Si tout va bien, j’arriverai à Calama dans dix jours, passant très peu de villages entre ici et là.

Thermas dentroEt les sources thermales ? Elles étaient à 10 kilomètres. Bien que lors de mon deuxième départ, la route soit un peu plus sèche et compacte, j’ai tout de même mis une heure et demie à m’y rendre. Les Slovaques étaient bien sûr partis, mais j’y ai établi mon nid pour le restant de la journée. Une cabane bien chaude, parfaite pour y passer la soirée, dérouler son matelas de sol et y dormir sans frissonner. Le lendemain, oui, cette fois-ci, j’entamerai la Ruta Andina de manière plus sérieuse.

Thermas fuera

 

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