Chroniques péruviennes (1) : Perspectives

Chota

Les jouets

Peut-être que cela paraissait un peu à la fin du vidéo sur l’Équateur, mais je n’étais pas dans ma meilleure forme. Des petits parasites ont pris possession de mon intestin. J’avais des pilules contre cela, mais tout de même, ça travaillait. Je me suis donc arrêté pour une petite journée de congé dans le premier village péruvien qui pouvait m’offrir un lit.

Par hasard, je m’arrêtais sur un jour férié. « Le Jour de la Nation ». À la télévision, l’armée, la police et d’autres groupes civils défilaient dans les rues de la capitale sous l’oeil du président de la République. On montrait avec fierté les nouveaux jouets de guerre, acquis à coût de millions. Je marche dans les rues de Namballe vers la place centrale pour voir si le signal Internet est revenu au cybercafé (sans succès) et j’entends en bruit de fond cette interminable fanfare militaire sortir des téléviseurs voisins.

Je m’attriste de voir l’excitation et le bonheur des personnes interviewées devant ces machines de guerre alors que dans le pays dans lequel je navigue ces premiers jours péruviens, on construit des maisons avec des briques de boue et de paille que l’on fait sécher sur le bord de la route, le rythme des commerces fluctue selon les périodes où l’électricité est disponible (si à la base, il y a de l’électricité), on mange le sempiternel poulet-riz et dans les petits villages, les toilettes sont des latrines extérieures installées par la coopération internationale.

J’arrive à Jaen, la « grande » ville du nord de la région de Cajamarca. Pas beaucoup de voitures, mais des centaines de motos-taxis, une moto à laquelle on a installé une cabine derrière avec un banc. Cela enlève toute utilité aux rétroviseurs, et on ne parlera pas des angles morts (concepts inconnus). De toute façon, peu importe, ici, on klaxonne. Pour avertir qu’on est là, pour saluer, pour tourner, pour croiser quelqu’un, pour faire chier… De plus, on me regarde comme si je venais d’une autre planète, des têtes sortent des cabines des motos-taxis, beuglant « gringo », les enfants me pointent du doigt en tirant la jupe de leur mère en criant « regarde le gringo ! ».

Ça ne donne pas envie de s’arrêter ici.

 

Le diable

Les routes du Pérou sont moins abruptes qu’en Équateur, longeant de profondes vallées donnant un paysage spectaculaire et s’éternisant dans de nombreux lacets pour monter les cols. Les montées sont longues mais sont moins épuisantes. Un jour, à quelques occasions, un adolescent m’accompagne. Il retourne chez lui en vélo au village voisin. Nous échangeons quelques mots. La discussion est parfois longue à commencer. Je lui demande ce qu’il fait, s’il va à l’école (c’est les vacances), ou ce qu’il veut faire plus tard (joueur de soccer). L’un d’eux est un peu plus curieux et me demande si je n’ai pas peur de voyager ainsi seul sans savoir où je vais dormir le soir.
— Car le Diable, il peut surgir, qu’il me dit.
— …
— Mais ces choses-là, ça n’existe pas vraiment ? me dit-il, mi-question, mi-affirmation.
Il attendait une réponse. Je n’ai aucune idée dans quelles conditions cet enfant a été élevé. Je n’ai pas envie de lui péter sa bulle de croyances. « C’est sûr que si tu y crois et que tu le cherches, tu vas le trouver ». Je ne savais que dire de plus, et heureusement, il arrivait à destination.

Ce soir-là, je pensais arriver à Cutervo. J’ai monté pendant une quarantaine de kilomètres et après une descente, une autre montée m’a surpris. Je n’y arriverai pas avant le coucher du soleil. Je serpentais à travers la campagne montagneuse, passant devant des maisons qui semblaient inoccupées. Pas de forêts où je pourrais dormir caché. Des lampadaires (que je n’aurai jamais vu allumés) me signalaient que je devais approcher de la ville, mais mes jambes (ou le moral) n’en pouvaient plus. Finalement, je repère une maison où grouille la vie, avec un peu plus haut un endroit parfait pour mettre ma tente. Je descends à la maison demander permission et toute la famille entre dans la maison et claque la porte. Je dis « bonsoir, je veux simplement savoir si je peux dormir là-haut, le soleil est couché et ne peut arriver avant la noirceur à Cutervo. » Pas de réponse. Ils m’entendent très bien, de la boue et de la paille, avec une fenêtre simple épaisseur, ce n’est pas si insonorisant. Après plusieurs tentatives pour leur parler, je remonte à mon vélo et regarde comment je peux m’installer sans déranger. Et je n’ai presque plus d’eau. Et maintenant il fait noir pour de vrai. Je redescends et demande à qui veut bien l’entendre si je peux remplir ma bouteille d’eau du robinet extérieur, puis je m’exécute. Je répète que je voyage à vélo et que je ne peux me rendre à Cutervo, que je vais dormir là-haut sans déranger et que je partirai au soleil levant. Finalement, un homme sort de la maison. Je dois avoir deux têtes de plus que lui. Timide, les yeux ronds, après plusieurs tergiversations, il me dit que ce n’est pas son terrain là-haut et que le propriétaire vit bien loin. Je le remercie, ne lui en demande pas plus, installe mon tapis de sol sur un banc sous le toit extérieur de la grange là-haut et m’endors, en me demandant s’ils croyaient que c’était le diable qui arrivait chez eux.

Les effets du traitement n’auront pas duré. Je continue le jour suivant, étant surpris pas de violentes crampes intermittentes au bas-ventre. Le lendemain, une charmante pharmacienne me recommandera le traitement adéquat.

 

Le choc

Le choc culturel. Voilà, après treize mois et après avoir traversé onze pays, je suis atteint du choc culturel.

J’en ai marre. J’en ai marre de ces klaxons. J’en ai marre de ces « gringos » beuglés dans ma direction. J’en ai marre de ceux qui s’arrêtent pour vider leurs ordures dans la rivière. J’en ai marre de ces machos qui sifflent la serveuse du restaurant. J’en ai marre de ces ivrognes qui montent leur moto avec deux passagers, pas de casque bien sûr. J’en ai marre de ceux qui parlent de moi comme si je ne les entendais pas. J’en ai marre de manger du riz. J’en ai marre de voir des femmes désabusées, les yeux vides, traînant leur bruyante marmaille. J’en ai marre de ces hommes qui gueulent à cinq heures du matin.

Mon système digestif en feu m’épuise et met à bout ma patience et ma tolérance. À ceux qui me crient « gringo » je leur crie « latino ». Aux chiens qui me pourchassent, qu’avant j’ignorais, mais qui parfois ici mordent mes bagages arrières, je leur lance des roches ou utilise le poivre de Cayenne qu’un homme m’avait donné au nord du Canada, me régalant à les voir s’arrêter et éternuer. Je dévisage avec autant d’ardeur qu’eux les enfants qui me fixent.

Je ne vois pas. Je ne vois pas cette famille qui m’a gentiment laissé dormir derrière leur restaurant. Je ne vois pas le soleil couchant dans la vallée, les lueurs orangées me félicitant de la journée accomplie. Je ne vois pas la cuisinière qui m’a offert un peu plus de nourriture que le voisin à l’almuerzo du jour. Je ne vois pas cet enfant qui m’a poliment salué et souhaité une bonne journée. Je ne vois pas ce propriétaire de station-service demander à son gardien de nuit de s’assurer que tout va bien alors que je dors dans la remise. Je ne vois pas ce travailleur qui ne se préoccupe pas de demander l’autorisation de son supérieur et me laisse dormir dans le camp minier.

Le choc culturel peut arriver à n’importe qui, n’importe quand. Souvent, on ne le remarque même pas, on ne fera que haïr tout ce qu’il y a autour de nous. Le Pérou est grand. Ce sera long, si je n’ouvre pas mieux les yeux.

El Tumi

 

3 réflexions au sujet de « Chroniques péruviennes (1) : Perspectives »

  1. Salut Étienne!
    Torrey et moi te comprenons tellement! T’es courageux de passer à travers cela seul. On a pris pas mal de pauses au Pérou; ça nous a fait beaucoup de bien et permis de ‘réouvrir nos yeux’.
    Lâche pas!
    Lucie

  2. Allo Étienne,
    Que je suis triste que tu n’aies pu rejoindre mon ami à Lima! Une erreur de communication, je crois. Il a des contacts un peu partout. Je t’enverrai un courriel là-dessus.
    Tu as bien du courage. Lâche pas!
    Nicole

  3. Salut Étienne!
    Je reviens d’un voyage en Amérique du Sud (Colombie, Écuateur, Pérou, Bolivie), 4 pays en 4 mois. Ça m’a touché ce billet, des mals de ventre j’en ai eu, j’ai eu les mêmes réflexions que toi sur le choc culturel, mais je n’avais pas en prime des KM de monté à faire!!! Le nord du Pérou est bien différent du reste du pays, j’ai passé vite à Jaen, mais je me suis réconcilié avec le nord en visitant Kuélap, le joyau archéologique du nord! Quand on se rend compte tout ce que les peuples d’autrefois ont construit, l’ardeur au travail, sans chevaux sans pétrole, des milliers de kilomètre de route, des constructions géantes perché dans les montagnes, nous sommes bien 🙂 Prend le temps de visiter quelques sites archéologiques, j’espère que ça te redonnera de la perspective et du moral! Nous sommes (Équiterre) avec toi de tout coeur. Courage!!

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