Chroniques péruviennes (5) : Transit

Nasca-Cusco

Des vigognes aux insectes

La montagne me rappelle, après ces quelques centaines de kilomètres relativement plats. Le retour sera drastique, montant 3 500 mètres en moins de 100 kilomètres. La montée est cependant douce, mais sans arrêt. Il me faudra deux jours, encouragés par les voyageurs à moto se rendant à Cusco. J’essaie de ne pas trop penser au fait qu’ils feront la distance en deux courtes journées alors que j’y mettrai neuf jours. Je pourrai cependant sentir et respirer chaque changement d’altitude. La route de la côte à Cusco n’est pas qu’un simple transit, qu’une simple montée vers la ville sacrée inca. Il faut, après ces longs serpentins dans un paysage lunaire, traverser une pampa où broutent les vigognes, parsemée de lagunes où se baignent les flamants roses. Puis, c’est le retour de la végétation, passant plusieurs vallées aux différents arômes. La plus profonde de celle-ci me laissera des marques sur les mains pour plusieurs semaines. De petits insectes affamés me poursuivaient dans la montée et m’ont dévoré, laissant apparaître le lendemain sur mes mains des centaines de petites bulles de sang. Heureusement que je portais des pantalons longs !

 

La mise en scène de Cusco

À la sortie d’un village au petit matin, avec la pleine intention d’arriver à Cusco en après-midi, j’aperçois des roches et des branches à intervalles réguliers. Je les contourne, et après une courbe, c’est une barricade entière de branches et de roches que je vois au loin, maintenue par une dizaine d’hommes et de femmes. C’est jour de grève dans la région et on semble bien habitué au processus. Les cyclistes ne semblent faire partie des gens à qui l’on bloque le chemin et on m’aide sympathiquement à passer mon vélo par-dessus la barricade. On manifeste contre les compressions budgétaires, je leur souhaite bonne chance et profite d’une route déserte, montant le col qui m’amènera dans la vallée de Cusco. Plusieurs barricades coupent le chemin, mais on me laisse passer, sans avoir à négocier mon passage.

Alors que je prenais l’almuerzo traditionnel dans un restaurant dans la ville avant Cusco, le trafic reprend sur la route principale. « La grève est déjà finie ? », que je demande à l’homme à côté de moi. « Oui, ça ne dure que le matin… » À savoir comment ils peuvent faire passer leur point si on sait d’avance quand le blocage terminera…

Bien que le trafic ait repris, les barricades, elles, sont à moitié défaites. Et en entrant à Cusco, les choses empirent : morceaux de verre, pneus brûlés, barbelés s’ajoutent aux branches et aux roches. Je me faufile à travers tout cela, accompagné d’automobilistes et camionneurs pressés. Dans la descente vers le centre-ville, des manifestants sont face à face avec des policiers aux boucliers translucides. Je ne me suis pas arrêté pour prendre une photo. Mis à part cela, j’entre dans Cusco comme n’importe quelle ville péruvienne de cette taille. Trafic, klaxons, intersections bordéliques, maisons en briques non terminées ou sans fenêtres, vendeurs de rues, etc.

Lorsque mes pneus arrivent sur le premier bloc d’une rue en pavés, j’entre en scène. Je me téléporte dans un autre monde. Restaurants fins, boutiques, noms de marques populaires, vitrines lumineuses, signalisations, art public et « gringos » aux cheveux grisonnants, une caméra à l’objectif plus long que mon avant-bras pendouillant au cou. Bienvenue dans le Cusco touristique.

Heureusement, La Estrellita, une auberge de jeunesse qui grâce au bouche-à-oreille et au grand plaisir de ses tranquilles propriétaires est devenue le quartier général des cyclotouristes, se trouve à la frontière du centre. D’un côté, on peut aller siroter un expresso, visiter un musée, manger des (très délicieuses) pâtisseries françaises, et même se faire prendre en photo avec un lama si on en a pas assez vu dans la pampa, alors que de l’autre, quand on s’ennuie du Pérou standard, on peut risquer sa vie à traverser le boulevard, manger son menu du jour à 1,25 $ et siroter un jus de fruit frais au marché à la moitié du prix du centre.

 

Sprint autour du Titicaca

Après quelques jours de repos et de visites, je quitte Cusco en compagnie de Salva, un Espagnol. Nous verrons enfin si l’Altiplano est si plat que son nom le dit. Le dernier col de mon parcours au Pérou est à 2 jours de Cusco. Une dizaine de kilomètres avant se trouvent des eaux thermales où l’on peut camper pour moins d’un dollar. Passage obligé.

Ce col marque la douce descente vers le lac Titicaca, et du coup, l’entrée du bassin fermé de l’Altiplano (je dois bien parler un peu de la Grande Division Continentale dans cet article !). Un peu comme le Great Divide Basin au Wyoming, le lac Titicaca et ses affluents ne se versent ni dans le Pacifique, ni l’Atlantique. L’eau reste dans l’Altiplano et s’évapore (ou autre mystère), à 3 800 mètres d’altitude.

Le lendemain, nous prenons notre typique menu du jour dans une ville où se trouvent d’autres eaux thermales. Salva est un grand amateur de bains chauds, et déclare la fin de la journée de vélo pour en profiter. Il était au courant de mon envie d’aller un peu plus vite et nous nous saluons, en nous disant que nous nous reverrons peut-être à La Paz. Je veux rejoindre la capitale bolivienne en 6 ou 7 jours, car un ami viendra me visiter là-bas. Et je ne peux pas ne pas passer à côté de ce fort vent qui m’attire vers le lac. Je roule jusqu’au coucher du soleil, qui colore les herbes jaunâtres de l’Altiplano. Les prochains jours, je longe les rives du lac, peuplé d’oiseaux que je n’avais jamais vus auparavant. C’est l’époque des semences, et l’homme laboure le champ, alors que la femme derrière plante les graines. Derrière eux, l’immense lac Titicaca, et derrière lui, les sommets enneigés de la rive bolivienne. Le Pérou achève…

Ah, et l’Altiplano, ce n’est pas si plat. Mais ce n’est rien à côté du reste du Pérou.

Burro

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