Chroniques péruviennes (2) : Extrêmes

Chuquicara

Quand l’appétit va, tout va

Ou presque. Je quittais la région de Cajamarca, terminant par sa capitale homonyme (qui ne m’a pas réconcilié avec les villes péruviennes) avec enfin le sentiment que mon intestin reprenait le contrôle de lui-même. Je ne parlerai pas de ma merde beaucoup plus longtemps, mais juste pour dire que l’on apprécie beaucoup plus la vie et ce qu’il y a autour lorsque l’on peut cesser de penser à ce que l’on a dans le ventre. Poussé dans cet élan de nouvelle énergie, aidé par un vent favorable, une route bien asphaltée et deux courtes vallées, j’accomplis 125 kilomètres cette journée-là, m’amenant tout près de la région de La Libertad. Cela compensera les journées où j’en ferai 25 ou 40 dans les prochains jours…

 

Raccourci minier, labyrinthe imprévisible

La région de La Libertad est une région principalement côtière, avec une petite partie dans la sierra, coincée entre les régions de Cajamarca et Ancash. Comparé à ses deux voisines montagneuses, il semble que l’administration semble un peu négliger les infrastructures de sa partie haute, même si traverser Huamachuco m’a permis de réaliser que ce n’est pas une si petite ville. C’était fiesta là-bas, donc bien fait de ne pas passer la nuit là si je veux réellement dormir, mais j’ai pu assister en après-midi à une espèce de reconstitution historique de l’histoire de la région, en musique et en danse. J’ai repris la route jusqu’à l’intersection d’une route minière qui m’évitera de nombreux kilomètres, et plus important, de monter très haut.

La « route principale », qui peu après l’endroit où je l’ai quittée cesse d’être pavée, fait plusieurs viraillages et monte à plus de 3 000 mètres. Il y a moyen de couper, et de rester entre les 2 000 et 3 000 mètres, en s’aventurant sur des petites routes bien tranquilles, menant à divers projets miniers. Bien sûr, pas de signalisation, pas toujours de pont, mais une route mène toujours quelque part et m’amènera éventuellement à destination ! Et même si ce n’est pas la route la plus occupée, il y a toujours quelqu’un qui apparaît quelque part qui peut donner des détails sur la route à venir.

Jusqu’à ce que l’orage, la grêle, le vent et le froid pénétrant arrivent.

Pas une maison en vue. Pas le choix, je dois continuer à avancer dans ces conditions. Si j’arrête, je gèle, je suis encore plus détrempé et… je ne vais nulle part sur ce col que je monte et dont je cherche impatiemment la descente. Je ne sais pas pourquoi je l’espérais, car je me retrouve à freiner avec mes mains qui ne savent plus trop si elles ont froid, dans une boue qui m’arrose jusqu’aux genoux. Bien bas, je vois ce toit rouge. C’est encore loin, je ne descends pas vite, mais me garde motivé.

C’est une école. Étrange lieu, alors que je ne vois aucune maison aux alentours. Je m’abrite sous la toiture, descends de mon vélo et sautille de tremblements d’une porte à l’autre. Le dernier bâtiment n’est pas verrouillé, et me retrouve dans ce qui peut servir de cuisine. Je retourne chercher mon vélo et garde le focus pour traiter en priorité mon début d’hypothermie. Lentement, mais surement, je me retrouve en vêtements secs, dans mon sac de couchage, sirotant un thé tiède. L’après-midi est déjà bien avancée et il ne m’en faut pas trop pour me convaincre que je n’irai pas plus loin aujourd’hui. Bien que le lendemain soit un lundi, personne n’est venu pousser la porte contre laquelle j’avais placé mon vélo en équilibre en guise de système d’alarme. Que se passe-t-il ? Il y a quelque chose d’étrange ici…

Il n’y a pas de bruit. Je glisse un oeil par la fenêtre. Le ciel est sans nuages. Deux vigognes broutent un peu plus bas… et c’est tout. La vue est sublime. Haut placé sur les montagnes environnantes, je distingue une mine, mais elle est tellement loin que le bruit ne parvient pas à mes oreilles. Il y avait longtemps que je n’avais pas dormi paisiblement ainsi…

 

Du froid au chaleureux

Un conducteur de camion s’arrête et me donne du pain avec de la confiture. Plus bas, un agriculteur tient à partager le repas du midi en ma compagnie. J’arrive sur la « route principale », qui n’est pas tant différente en qualité des routes sur lesquelles j’étais et continue mon chemin et descends, et descends.

On m’a fait savoir qu’au bord de la rivière se cachait une famille ayant hôtel… et source thermale. Je ne reste longtemps à Mollepata et dans le début de noirceur, descends les lacets qui s’agrippent sur l’abrupt escarpement amenant vers le fond de la vallée de la rivière Chuquicara, qui délimite les régions de La Libertad et Ancash. Après ce froid que ressenti dernièrement, rien de mieux que d’aller s’assoir dans un bain d’eau chaude, à regarder les étoiles et le petit croissant de lune.

J’ai fait 25 kilomètres le lendemain, non pas car j’ai procrastiné dans les sources d’eau chaude, mais, car au lieu de remonter la vallée sur la route principale vers Pallasca, je tente ma chance sur une route (… non, on ne peut pas appeler cela une route), qui suit en descendant la rivière et amène sur la route principale qui redescend un peu plus loin. Ce n’était pas la meilleure idée, il sera possible de voir cela dans une vidéo à venir, mais je reviens dans la civilisation, exténué, et j’ai à peine le temps d’arriver à l’asphalte qu’une femme me voyant surgir de ce sentier m’invite à sa maison. Son mari reconstruit la maison et la prépare pour « la venue de l’électricité » à Sacaycacha, dont il me parle avec pétillement dans les yeux. En espérant pour lui que ce ne soit pas de fausses promesses électorales.

 

Petits dans ce monde

Les Andes me dominent dans cette vallée, les sommets rocailleux et rougeâtres me regardent passer à côté de cette rivière rugissante, sur une mince route sculptée dans la falaise, quelques cactus me disant bonjour. J’arrive à l’intersection avec la rivière Santa, pour suivre une autre route que je vais monter cette fois-ci. Je suis dans un autre monde, dans une espèce de désert, la poussière roule, le soleil tape, je me sens dans un Far West latino dans ce village qui sert de halte au trafic venant de la côte. Lentement, sur la route rocailleuse, je passe des villages paraissant inhabités, la rivière pénétre dans un canyon, m’amenant à travers des tunnels obscurs et étroits, me laissant échapper des « wow » en y ressortant, me sentant bien petit dans cette immensité.

Alors que j’étais arrêté pour nettoyer ma chaîne et regonfler mes pneus à la sortie d’un tunnel qui ramenait du même coup l’asphalte pour les prochains jours, un cycliste français arrive en sens inverse. Alors que je discutais avec lui et échangeais mes cartes de l’Équateur contre son reste de monnaie du Chili et de l’Argentine, Adrian, un cycliste suisse-allemand, qui apparemment me suivant depuis quelques jours, m’a rattrapé. Nous sommes allés à Caraz ensemble cette journée-là. La ville m’a surpris, après cette semaine reculée : belles voitures, vêtements dernière mode, lunettes soleils, wifi, restaurants aux menus variés. Cela contraste avec les voitures déglinguées par les routes de terre, les habits et chapeaux traditionnels et le restaurant obscur du coin qui ont caractérisé mes derniers jours.

J’avais fait 7 jours de route continus, et nous profitons d’une journée de congé pour nous rendre à la Laguna del Parron. Nous avons monté les vélos sans bagages sur un minibus qui nous a amené à la moitié du chemin, nous laissant quinze kilomètres de montée rocailleuse vers ce lac turquoise à 4 200 mètres entouré de glaciers. Nous sommes dans la Cordillera Blanca, la Cordillière blanche, surmontés par les plus hautes montagnes péruviennes aux sommets enneigés.

Minuscules. Nous sommes minuscules.

Comme journée de repos, on se reprendra. La descente a été quasiment plus difficile que la montée. Nous reprenons tout de même la route le lendemain. L’ambiance est différente dans cette vallée. On dirait que chaque village fête quelque chose. Région plus touristique (pour que ce que j’ai vu jusqu’à maintenant), on est plus habitué de voir l’étranger, les cris de « gringos » fusent moins. Nous arrivons à la ville principale de la région, Huaraz, où nous rencontrons des randonneurs qui nous recommandent l’excellente Santiago’s House, où nous rencontrons deux autres cyclistes Anna et Cass, en mode « on fait du cyclotourisme dans les plus petites routes possibles ». Et « route » est un bien grand mot. Adrian continue sa route vers Lima, alors que moi, je profite de la grande ville pour me préparer pour l’altitude qui s’en vient pour le prochain mois; rarement je serai sous les 3 000 mètres. Bas chauds, gants, nouveaux sous-vêtements, nouveau pantalon pour faire du vélo (pour remplacer l’autre qui est devenu trop grand, mes parasites m’ayant fait perdre ce qu’il me restait de gras de fesses) et feuilles de coca, me voilà prêt et reposé pour la longue route montagneuse qui m’amènera à Cuzco.

Sayascacha

 

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